06.05.2010
Captif - Alice de Chambrier

Dont les cordes souvent éclatent sous ses doigts ;
C’est lorsqu’il sent le plus qu’il peut le moins décrire,
Et que, voulant chanter, il demeure sans voix.
Lorsqu’à l’entour de lui tout n’est que poésie,
Que la nature en fête étale ses splendeurs,
Seul il reste muet, l’âme comme saisie,
Se sentant trop petit pour de telles grandeurs.
Et son cœur frémissant déborde d’harmonie,
Il écoute vibrer de célestes accords ;
Mais un lien puissant enchaîne son génie
Il demeure vaincu, malgré tous ses efforts.
Il voit les astres d’or dans les espaces luire,
Il voit le grand ciel bleu se mirer dans les flots,
Il entend leur langage et ne peut le traduire
Que par d’amers soupirs, pareils à des sanglots.
Ah ! nul ne peut savoir ce qu’il souffre en lui-même,
Aux heures d’impuissance où, malgré son désir,
Il comprend, envahi par un regret suprême,
Qu’il touche à l’idéal sans pouvoir le saisir.
Il est comme un oiseau captif dans une cage,
Et qui, par les barreaux de sa claire prison,
Contemple, dominé par un désir sauvage,
L’air bleu qui librement circule à l’horizon.
C’est en vain qu’il voudrait s’élever dans l’espace,
Se perdre en cet azur dont il se voit banni ;
Il retombe brisé, l’aile meurtrie et lasse,
Les yeux mornes, encor tournés vers l’infini.
Alice de Chambrier (1861 - 1882)
Morte tragiquement à l'âge de vingt et un ans des suites d'un coma diabétique (le 20 décembre 1882), Alice de Chambrier s'est découvert dès son adolescence une authentique vocation poétique qui n'a cessé de s'affirmer et de s'épanouir pendant cinq années. Ses poèmes les plus réussis portent en filigrane la marque d'un labeur acharné en matière de versification ainsi que la trace du souffle impérieux et irrépressible d'une inspiration qui emporta souvent le jeune poète jusqu'à des sommets littéraires rarement atteints. En dépit de son jeune âge et, parfois, de son inexpérience, Alice de Chambrier soutient la comparaison avec les Grands, créateurs du romantisme français. La meilleure partie de sa production est de la même veine que les recueils bien connus publiés par Lamartine et Hugo avant son exil — Victor Hugo, le maître vénéré à la visite duquel Alice consacra un bref séjour à Paris en mai 1881.
Peut-être y a-t-il quelque audace à avancer ces références, mais il convient de ne pas sous-estimer le véritable don de l'écriture propre à Alice de Chambrier. De plus, le choix des sujets ne manque ni de variété ni de hardiesse : du poème épique au poème philosophique, de la complainte intime aux fantastiques chevauchées à travers les espaces interstellaires, de l'observation précise et ponctuelle des manifestations de la nature aux élans mystiques ou à l'interrogation du Mystère, aucun des principaux registres de la poésie romantique n'est demeuré étranger à notre auteur. Aujourd'hui, telle qu'elle se présente à nous, la production d'Alice de Chambrier peut être considérée comme un surgeon tardif du mouvement romantique et comme la seule œuvre marquante de ce type qui émerge du XIXe siècle littéraire en Suisse romande.
07:30 Publié dans Poèmes célèbres que j'apprécie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poète, poésie, nostalgie, regrêts
12.04.2010
Au bruit de mes silences

Dans les bras de la nuit, paisiblement tu dors
Laissant flâner ton âme au paradis des rêves,
Moi, je me sens bien las de mes regrets sans trêves
Qui épuisent mon cœur en des poèmes d’or.
A force de songer à des vers en accord,
Au bruit de mes silences, lentement tu te lèves
Abandonnant Morphée pour des minutes brèves
Quand moi je reste là, à réfléchir encor.
Mon esprit vagabonde et ausculte ma vie,
Une terre d'amour à jamais défleurie,
Et par le blanc feuillet, je me sens possédé.
Perdu dans le pourquoi d'une vie si austère,
J'erre dans cette nuit, tel un loup solitaire
Rejeté par les siens, un vieux fou démodé.
@Baboo
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